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Article "Du Paese au Smart Village" magazine ARIA #276 Octobre 2017
DU PAESE AU SMART VILLAGE

Et si nos villages traditionnels devenaient des villages interconnectés, à la pointe de l’innovation technologique ? Loin des fantasmes et de la science fiction, cette éventualité pourrait bien être une piste de travail prometteuse pour un territoire majoritairement rural comme la Corse… Aujourd’hui en effet, si l’on évoque régulièrement l’émergence progressive des Smart Cities - les villes intelligentes ou interconnectées - dans des perspectives concrètes de développement durable et de services améliorés pour leurs résidents, il beaucoup plus rare de voir envisager l’application de ces dispositifs au cas des zones non urbanisées. Là encore, la Corse se distingue : l’Université Pasquale Paoli, qui place l’innovation au coeur de ses stratégies de recherches et d’enseignement mène actuellement un projet pilote en Corse du Sud, dans le village de Cozzano, en étroite collaboration avec la municipalité et les habitants. Thierry Antoine-Santoni, maître de conférences et vice-président de l’Université de Corse en charge du numérique évoque pour nous ce Smart Village version nustrale…

 
INTERVIEW THIERRY ANTOINE-SANTONI

ARIA - Tout d'abord, qu'est-ce qu'un « Smart Village » et quel est le point de départ de ce projet ?

Thierry ANTOINE-SANTONI - Le concept de « ville intelligente » ( ou « Smart City »), lié au développement de ville connectée et durable est de plus en plus visible en Europe et à travers le monde. Souvent malheureusement trop ancrée dans un concept marketing, la Smart City, dans sa définition, incite cependant les villes à devenir connectées et digitales (services numériques aux citoyens, capteurs de surveillance environnementales, stockage et ouverture des données, parkings et éclairages publics intelligents, etc.) tout en abordant la question environnementale, l’aspect économique, la gouvernance et la cohérence politique, en mettant le citoyen au coeur de ces trajectoires de développement. La question que l’on peut se poser : que faisons-nous pour les territoires non urbains ? Il est vrai que dans quelques décennies 70% de la population mondiale se trouvera dans les villes, mais, comme le souligne un rapport récent ( 1 ), devons-nous avoir des Smart Cities et des Stupid Villages ? De plus, en Corse, le village, u paesi, a une véritable signification historique et sociale. Dans ce cadre, nous avons lancé depuis deux ans une réflexion autour de cette question dans le contexte de la Corse. Bâtir un Smart Village en Corse était donc une évidence. Mais dans quelle trajectoire là aussi, et sur quelle base ? Des exemples récents existent ( 2 ) mais nous avons souhaité aborder la question de manière globale. Deux éléments fondateurs :

- Le village de Cuzzà, en Corse du Sud, a construit une stratégie depuis une vingtaine d’années sur le développement durable pour faire émerger un territoire à énergie positive ( il produira plus d’énergie qu’il n’en consomme ). Son développement économique et démographique est assez remarquable.

- Le projet AMBIENTE, financé par la Collectivité Territoriale de Corse (CTC), l’Etat et l’Europe, porté par l’UMS Université de Corse-CNRS Stella Mare dans le cadre du suivi du vivant, auquel j’ai été membre, et dans lequel un prototype innovant d’objet connecté utilisant un nouveau support de communication sans fil ( longue portée et peu couteux en énergie ), a été développé . Ce dernier point a été un élément déclencheur pour penser et développer de nouvelles applications en particulier dans le Smart Village en partenariat avec EDF et la SITEC.

 

ARIA - De quelle manière peut-on créer un « éco-systeme » favorable à ce type d'initiative ?

Thierry ANTOINE-SANTONI - Nous avons choisi un mode d’interaction très inclusif. Bien évidemment, le Maire de la commune est un catalyseur dans l’ensemble des demandes émergeant des membres du projet. Mais nous avons sollicité un éleveur-charcutier, un agriculteur, les sapeurs-pompiers positionnés sur la commune, l’école, les habitants pour participer à un projet global mais non intrusif. La population et les différents acteurs ont été très réceptifs car nous n’imposons rien, mais nous proposons une participation réelle dans un processus d’open innovation.

 

ARIA - Concrètement, comment cette opération s'articule t'elle « sur le terrain » ?

Thierry ANTOINE-SANTONI - Dans le concret, nous appuyons sur un socle de compétences scientifiques avérées. L’ UMR Université de Corse - CNRS SPE, et son équipe informatique SISU ( Simulation et Systèmes Ubiquitaires ) travaillent depuis une vingtaine d’années sur la modélisation et de simulation de systèmes complexes. L’optimisation de ces systèmes est une thématique que nous avons intégrée depuis environ six ans. Pour ma part, j’ai soutenu ma thèse, en 2007, sur le déploiement de réseaux capteurs sans fil pour la détection des incendies, permettant l’introduction d’un nouvel axe de recherche sur les objets connectés. Sur l’aspect scientifique, l’opération s’articule autour de groupes de travail : le déploiement de l’infrastructure de communication LoRa ; la recherche et développement et le déploiement d’objets connectés au service des acteurs ; l’optimisation par la simulation de la gestion des ressources et services de la commune ; le développement de services  nouveaux aux citoyens : open data, communication d’informations relatives à l’environnement, etc. L’école est intégrée dans le projet de manière transversale. Pour l’instant, nous allons faire des actions de sensibilisation aux différents enjeux que sont l’intelligence artificielle, l’Internet des objets et le Big Data. À terme, nous essayerons d’imaginer comment l’éducation par la recherche pourrait être abordée, dans le cadre des Saventuriers du Numérique ( 3 ).

 

ARIA - Quels sont, plus précisément et plus largement, les implications et les enjeux d'un tel projet pour l'Université de Corse ?

Thierry ANTOINE -SANTONI - L’Università di Corsica a mobilisé des enseignants-chercheurs mais également ses services supports pour répondre à de tels appels à projets. Les enjeux scientifiques seront de coupler de l’intelligence artificielle (optimisation par la simulation plus spécifiquement) et l’internet des objets. Le sujet d’étude est complexe et les leviers technologiques sont nombreux. Nous allons ainsi progresser dans ces deux domaines et ce projet peut représenter un véritable transfert de compétences du laboratoire aux territoires. En effet, la recherche fondamentale est un socle essentiel, qu’il faut  préserver, mais le passage « aux terrains » va nous permettre de valider ou infirmer certaines de nos hypothèses, de nos visions. Peux-t ‘on éclairer le pilotage et optimiser la gestion d’une commune par le biais de collectes d’énormément de données tout en préservant son identité ? C’est également un enjeu de recherche interdisciplinaire attrayant. Nous allons partager les méthodes de travail entre la recherche universitaire et des partenaires privés ( EDF, SITEC ), des universitaires partenaires comme l’Università di Pisa en Italie et le CNR Italien ( laboratoire ISTI ), permettant de confronter nos visions et de partager nos expériences dans le cadre de territoires et bâtiments intelligents. Ce site va nous permettre de faire travailler également nos étudiants en informatique et élèves-ingénieurs en mode living-lab.

 

ARIA - Dans le cas de Cozzano, l'accent est mis sur l'approvisionnement énergétique : l'opération peut-elle concerner également d'autres domaines de la vie quotidienne (services etc.) ?

Thierry ANTOINE -SANTONI - En effet, l’aspect énergétique est un aspect du projet important, en particulier dans l’optique de l’optimisation d’un territoire à énergie positive, mais évidemment pas le seul. Des réseaux capteurs sans fil nouvelle génération viendront équiper le village pour informer sur des données environnementales ( météo, qualité de l’eau, de l’air, des sols, etc…) Un éleveur, un safranier en exploitation bio, souhaitent relever des données relatives à leur activité, optimiser leur fonctionnement et leur rendement. La technologie est prête pour les aider dans ce cadre. Nous essayons de construire un modèle cohérent sur la base de l’existant sans le dénaturer mais en le projetant dans l’avenir.

 

ARIA - Y a t'il des contraintes particulières à la mise en place d'un « smart village » de ce type ? Est-il facilement « modélisable », en particulier en Corse ?

Thierry ANTOINE -SANTONI - Les technologies utilisées, les prototypes développés sont issus des dernières avancées en matière de recherche et développement et les contraintes techniques sont importantes. C’est un défi pour les chercheurs, les entreprises et les partenaires. De plus, nous connaissons les problèmes numériques liés à de tels projets numériques dans le rural : le manque de couverture réseau, le manque de débit sur le réseau cuivré, qui sont des paramètres indépendants du projet, sur lesquels nous n’avons pas la main mais que nous essayons de compenser autrement. Notre souhait, dans un premier temps, n’est pas de dupliquer ce village à l’identique, car ce n’est pas souhaitable. Par contre, que le Smart Village devienne un lieu inspirant pour permettre de se glisser dans la même stratégie, de manière partielle ou encore plus aboutie, est un réel objectif en soi.

 

1 - www.adcf.org/files/public-publications/guide-smart-cities.pdf

2 - www.wi6labs.com/2016/09/23/la-plus-petite-smart-city-au-monde-se-trouve-en-bretagne

3 - www.les-savanturiers.cri.paris.org

 

PROPOS RECUEILLIS PAR SANDRA ALFONSI

ARIA #276 Octobre 2017

 

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ARIA #276 Octobre 2017

Page mise à jour le 06/10/2017 par ANTHONY PAOLINI